25 août
je suis depuis hier suffisamment proche des côtes espagnoles et françaises pour recevoir des bulletins
météorologiques.
Voyons voir ce qui est annoncé ce matin sur Pazenn, la zone où je suis en ce moment :
« Gale warning » = avis de tempête, force 8, mer forte à très forte.
Trop cool !!! J'y crois pas...
Tu crois que le gars qui tape ça sur son clavier, bien installé chez MétéoFrance, il mettrait quelques formes
pour adoucir les choses, quelque chose du style : « salut les p'tits gars sur la mer, la nuit a été bonne ? J'espère que oui parce que la prochaine risque d'être un brin différente. Juste
un petit coup de vent de presque rien qui va vous arriver dessus. Alors préparez-vous tranquillement à faire le dos rond pendant un moment et tout se passera bien. Bonne
journée. »
Non, c'est plutôt : « Eh les gars, vous allez vous en prendre une bonne, j'vous dis pas
! »
Cette traversée risque bien de refléter ce qu'est très souvent la navigation à la voile : ou trop ou pas
assez de vent. L'entre deux n'existe qu'en rêve. Plaisance-déplaisance.
Je suis prêt pour la bataille, le bateau aussi, rangé, rien ne devrait voler à l'intérieur sans que je le
souhaite à moins que les esprits s'en mêlent.
La voilure est déjà plutôt réduite car ça a déjà bien soufflé la nuit dernière.
Donc, il n'y a plus qu'à attendre. Et peut-être que, une fois de plus, les prévisions seront plus
qu'approximatives, dans le bon sens cette fois, j'espère.
27 août
Bon, ben ça y est, elle est derrière moi, ou plutôt devant. Elle est partie décorner je ne sais quel animal
marin plus à l'Est.
Elle, c'est cette dépression qui a profondément labouré la surface océanique et j'ai eu la mauvaise idée de
me trouver devant son soc.
Les prévisionistes de MétéoFrance et MeteoEspana ne se sont pas trop trompés dans leur annonce, ils avaient
juste omis de préciser (ce qu'ils feront plus tard) que la zone qui serait la plus durement touchée serait justement celle où je me trouvais.
Donc le force 8 annoncé indique le vent moyen, environ 45 noeuds, auxquels il faut ajouter des fortes rafales
annoncées également.
© Marc Perrussel
Petit résumé de l'épisode :
Ma route est juste dans l'axe du déplacement de la dépression donc je suis vent arrière, un moindre mal à mon
sens. La mer s'est rapidement creusée et la surface a pris la forme d'un grand huit de fête foraine. Et comme dans ce genre de « divertissement », c'est la descente qui est la plus
impressionnante, avec le virage serré en bas.
Vo lu mondu, la voilure réduite au maximum, s'en donne à cœur joie et se comporte à merveille en surfant à 10
noeuds sur ces pistes aquatiques bien pentues. Il se grise de ces impressions tout à fait nouvelles pour lui.
Et Eole a décidé d'en remettre une bonne couche, juste pour voir probablement. Et là c'est devenu un peu trop
pour le pilote automatique qui n' a plus vraiment contrôlé le dérapage de fin de piste et j'ai finalement décidé de siffler la fin de partie au petit matin.
© Marc Perrussel
Donc mise à la cape à sec de toile pour attendre que l'environnement soit dans des dispositions plus douces
et pacifiques à mon égard.
Le bateau s'est installé travers aux vagues et a commencé à dériver à plus de 2 noeuds, dans la bonne
direction pour ma destination donc c'est toujours ça de pris.
Il fait le bouchon, monte, descend en suivant le relief marin. Le confort est pour le moins
relatif...
Impressionnant que de se sentir soulevé par les vagues puis de redescendre plus ou moins
vertigineusement 5 mètres plus bas.
Le bateau est fermé hermétiquement et des paquets d'eau salée s'écrasent contre ses flancs avec un bruit
d’enfer et s’affalent son dos avec un vacarme de cataracte.
Dehors, l'ambiance n'est pas celle d'aller prendre un bol d'air, bien que celui-ci pourrait être vivifiant
quoiqu'un brin humide et salé. Le gréement siffle, hurle sous les assauts des rageuses rafales. 45, 50 noeuds voire plus ? Quelle importance ! Beaucoup trop de toute façon.
Combien de temps cela va-t-il durer ? Pas la moindre idée. Donc je commence par dormir (ou plutôt
j'essaye...), la nuit précédent ne m'ayant pas offert ce dont j'avais besoin en sommeil. Puis lecture, musique, manger un peu sans faim.
Le hasard a voulu que je m'accorde cette pose juste sur le bord du rail des navires de commerce, cargos,
tankers, minéraliers, porte-conteneurs, etc...
C'est un peu l'autoroute nord-sud pour ce gros trafic. Je repère tous ces bâtiments sur mon AIS et j'ai dû
contacter dû contacter par radio la passerelle de deux d'entre eux pour leur demander de modifier leur cap pour m'éviter un peu largement.
© Marc Perrussel
Un avion des garde-côtes m'a survolé et appelé par VHF pour savoir si j'étais en difficulté. En difficulté
pour naviguer, ça oui, qui n'en n'aurait pas dans de telles conditions, mais pas d'autre difficulté en l'occurrence. J'attends en totale sécurité dans ma solide boite étanche et flottante, c'est
tout.
12 heures à faire le yoyo et le pendule dans le concert hurlant des haubans, pataras et drisses puis, le
tempo ayant considérablement baissé, je remets en route avec pour seule voilure un mouchoir de poche plié en deux. Oui, ça à l'air jouable... Et progressivement, proportionnellement à la
diminution de la force du vent, la surface vélique augmente. La mer est toujours pour le moins agitée de grands soubresauts mais cela ne pose pas de problème. Cette fin de dépression me pousse à
bonne allure vers ma destination.
Je vais me coucher et, mis à part une interruption pour remettre de la toile vers 3h du matin, je
dormirais 11h d'affilée.
Et ce matin je me traîne de nouveau à 3 nœuds...
Cette traversée, c'est un peu comme dans les téléfilms, après un épisode intense, il faut laisser au
spectateur le temps de reprendre son souffle, d'aller aux toilettes, reprendre un paquet de chips, une boisson.
J'aime pas les téléfilms !!! D'autant moins que dans celui-là, depuis près de 2 semaines, le metteur en scène
il s'est pas foulé en matière d'action. Soporifique ! Et puis des chips, j'en ai plus depuis un bon moment ; quant aux toilettes, je n'attends pas que le scénario me dise quand c'est le
moment...
Les prévisions ne sont pas réjouissantes du tout, je sais trop bien ce que veut dire le « variable force
2 à 4 » de MétéoFrance. C'est un euphémisme pour dire : « mon coco, t'as encore du gasoil dans ton réservoir ? Parce que pour ce qui est du vent, ce sera que dalle, pas un louf, pétole.
Quant à la direction de ce néant éolien, t'as qu'à choisir ce qui te plaira. » Bande d'hypocrites, troupeau de dégonflés, vous pouvez pas dire les choses clairement, non ?
Du gasoil, j'en ai encore mais pas suffisamment pour les 183 milles qui se trouvent encore devant l'étrave de
Vo lu mondu, plein Est. Il va falloir gérer ça autant que possible et en garder pour l'entrée dans l'estuaire de la Gironde où, selon le moment où je m'y présenterai, je risque de devoir faire
face à un fort courant de marée descendante.
Je trouve ça fascinant de voir comment le simple frottement d'un courant d'air sur une surface liquide peut
provoquer aussi rapidement de telles déformations, de tels reliefs, hautes montagnes et profondes vallées. Et encore, ce que je viens de voir n'est probablement rien par rapport à ce qui peut se
passer sous les hautes latitudes australes ou boréales, ou même lors d'une grosse tempête hivernale sur la pointe de Bretagne ou même le golfe de Gascogne où je me trouve actuellement.
Mais c'est ok pour moi, je n'ai aucune envie d'aller vérifier cette supposition, je préfère rester dans le
domaine de l'imagination.
Et je suis étonné de constater le peu de temps qu'il faut à la surface océanique pour retrouver sa platitude
après avoir été déformée à un tel point. C’est comme si Dame Nature, mécontente de son esquisse, effaçait tout d’un coup de gomme géante pour recommencer une oeuvre plus à son goût.
Bon, je vous laisse, je vais m'offrir quelques heures de moteur...
Incroyable, Julie l’araignée est allée tisser une toile sur l’empennage de mon éolienne ! C’est vous dire si
les éléments sont déchaînés aujourd’hui.
28 août
Journée sans histoire. Un petit peu de vent de quoi aider le moteur qui continue son boulot avec une sobriété
qui m’étonne. Je pense que j’aurai finalement assez de carburant pour aller au bout même si je n’ai pas du tout de vent. Il me reste 75 milles jusqu’à Royan. ça commence à sentir
l’écurie.
J’ai traversé aujourd’hui une zone intéressante, là où le fond de l’océan remonte de quelques milles de plus
de 3000 m à 200 m pour donner le plateau continental.
Une bonne chose que je n’ai pas eu cette tempête dans ces parages car ce relief sous marin si abrupt lève
dans ces cas-là une mer très très mauvaise, l’endroit où il ne faut absolument pas se trouver. Aujourd’hui, calme plat, je ne m’en plains pas.
Mais l’intérêt de cet endroit est que cette espèce de falaise sous marine entraîne des remontées de courants
profonds entrainant avec eux une grande quantité de zooplancton, nourriture favorite d’une foule d’espèces de poissons et de baleines.
Et la chaine alimentaire se développe avec les petits mangeurs de plancton qui se font dévorer par des plus
gros prédateurs qui eux-mêmes sont attendus au détour d’une crête de vague par encore plus gros et ainsi de suite. Il n’y a que les baleines qui traitent en général sans intermédiaire,
directement du minuscule au géant.
Donc j’ai passé une bonne partie de la journée à observer l’environnement.
Bilan : un souffle de baleine (très probablement un rorqual commun ou une baleine bleue vu la hauteur du
souffle), une grosse tortue, un dauphin qui m’a accompagné quelques minutes en me regardant, des bancs de poissons faisant bouillonner la surface, pour le plus grand plaisir des fous de Bassan
qui, tels des flèches, plongeaient verticalement pour attraper ces proies.
Vraiment l’impression que cette zone grouille de vie.
Bon, c’est bien beau tout ça mais mon gratin de pommes de terre est cuit et les invités ne vont pas tarder à
arriver. J’ai invité les voisins pour ce qui sera, j’espère, ma dernière soirée en mer.
29 août
Pas la moindre risée sur la surface. Un vrai miroir. Pas de problème pour rejoindre Royan aujourd'hui mais
peut-être pas assez tôt pour arriver à temps pour la marée montante qui me pousserait jusqu'à Mortagne sur Gironde. Je ne vais pas faire le difficile, Royan sera très bien...
2ème (!) journée de navigation en tshirt (la 1ère étant le 1er jour), il fait chaud.
J'en avais eu l'intuition et la voilà, la vedette des douanes qui se dirige vers moi et me tourne
autour.
J'ai de la visite ce matin, 3 douaniers, sympas heureusement, qui vont passer 2 heures à bord pour fouiller
le bateau de fond en comble, et dans ce genre de bateau il en a des coins et des recoins.
Et moi je passerai un certain temps à ranger après leur passage...
Evidemment ils n'ont rien trouvé. La seule poudre blanche qui se trouve à bord c'est de la farine (si, si,
c'est vrai). J'ai souri intérieurement en voyant le douanier, très perplexe, tourner dans tous les sens le dernier paquet de farine suédoise qui me reste.
17h45
Vo lu mondu est amarré au ponton et moi je vais marcher...
© Marc Perrussel
Bon, maintenant que je suis arrivé, j’ai un message personnel à transmettre à Eole, soit-disant dieu
(certainement autoproclamé) du vent, donc, vous arrêtez de lire puisque c’est personnel.
- Jean-Claude, j’ai dit on ne lit plus, va plutôt pêcher du poisson en boîte.
Alors Eole, faut que je te dise un truc que je pense depuis longtemps : tu es vraiment vraiment un sacré
ENFOIRE !!!!
Et je reste poli parce que je sais très bien qu’ils sont encore tous en train de lire, bande d’indiscrets !,
y compris ma mère et ça ne lui ferait sûrement pas plaisir que rajoute quelques qualificatifs peu cordiaux et même carrément grossiers, et pourtant ce n’est pas l’envie qui me manque.
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